|
Cliquer sur la pochette pour écouter tous les extraits de l'album
Eugenio Bennato
Figure de proue du renouveau des musiques populaires, il est celui que la presse napolitaine surnomme "L'âme du Sud". Compositeur, auteur, interprète, musicologue… Eugenio Bennato a donné ses lettres de noblesse à un style plébéien : la Tarentelle, qui est devenu un phénomène de société parmi les jeunes. Et la "Taranta Power" déferla sur le monde… "1998, Tarenta Power is up-to-date. Mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf, Tarenta Power est sortie de l'œuf ! La tarentule en l'an deux mille, de la campagne est venue en ville". On a longtemps voulu nous faire croire que la tarentelle se dansait niaisement sur de petits ponts de bois, en costumes folkloriques ridicules. Loin des mièvreries d'Yves Duteil (redoutable chanteur de variétés françaises, pour ceux qui ont la chance de ne pas connaître) la tarentelle est faite d'extrêmes. Jamais figée mais toujours incandescente. Incantatoire, elle implique des choses contraires simultanément. Une curieuse invitation à la transe et à la fièvre faite de ritournelles. C'est à la fois une musique de la terre (aux mélodies issues des champs arides, des sols volcaniques craquelés par le soleil) et une musique urbaine, celle de la jeunesse en masse, des gens en ébullition. Pourtant, il se dégage une plénitude de ce chaos. Comme si la folie de la danse servait à exorciser les maux -à l'origine, la Tarentelle se justifiait par ses vertus thérapeutiques puisque pour guérir des piqûres des noires tarentules, il fallait danser pendant des heures- et que cette pratique ancestrale transposée au monde moderne avait repris sa dimension avec le nouveau millénaire.Viscéralement médiévale et absolument contemporaine (certains phrasés des chœurs sont naturellement proches du rap), la tarentelle trouve auprès des jeunes générations un écho incroyable. Et le principal artisan de ce renouveau est Eugenio Bennato. Compositeur, musicologue, auteur, interprète, écrivain et ancien physicien, Eugenio Bennato rejoint le courant naissant du renouveau des musiques populaires qui s'ébauche en Italie à la fin des années soixante. Très vite, il en devient l'une des principales figures. En 1968, il fonde la Nuova Compagnie di Canto Popolare (NCCP), formation pionnière en recherche ethno-musicologique et à l'avant-garde du "revivre" des musiques populaires du Sud. La NCCP amènera toute une frange de jeunes à poser un autre regard sur leurs racines culturelles et influencera nombre d'artistes italiens. Bennato et la NCCP enregistrent 6 disques et, après un passage mémorable au festival de Spolète en 1972, entament une tournée internationale (France, Allemagne, Royaume-Uni, Urss, Yougoslavie, Argentine). Grâce à eux, les médias italiens et des musiciens de renom (tels Joe Zawinul, des Weather Report) redécouvrent le patrimoine musical de cette région oubliée des dieux de la prospérité et du confort moderne. "Voyager dans les régions du Sud de l'Italie dans les années 70, raconte Eugenio Bennato, cela voulait dire retrouver les derniers feux d'une culture antique, puissante et fascinante, encore vive sur les lèvres, sur les visages et dans les gestes d'une génération de paysans qui n'était pas contaminée par la dégradation de la télévision italienne, mais encore empreinte du monde des fables, du rêve et de la poésie". Alors que la décennie entière succombe à la pop et au rock, le voilà qui traque les tambourins enfiévrés et les guitares mauresques au fin fond des petits villages. Ses pérégrinations amènent Eugenio à prendre conscience de son envie d'un style plus personnel. En 1978, il crée "Musicanova" un groupe dans lequel il commence à développer ses propres compositions, ayant pour la plupart une base traditionnelle. C'est ainsi qu'il remet au goût du jour les chansons de brigands (l'un de se plus grands succès commerciaux est le disque " Brigante se more", sorti en 1979) que reprennent les jeunes artistes des rues. Parallèlement, Eugenio Bennato écrit et compose pour la radio, le cinéma, la télévision, le théâtre et les ballets classiques. Ecumant aussi bien les scènes classiques que les circuits alternatifs, il se produit sans relâche, véritable stakhanoviste des mélodies du sud profond.Un jour, un disque du label "Vedette" (spécialisé dans les musiques ethniques) lui tombe entre les mains. Entre les chants des femmes des rizières et les chœurs des laboureurs, il y a une brève plage d'une minute qui le bouleverse : un homme y chante a capella une étrange mélopée qui le rend fou. Il s'agit de "Tarentella del Gargano" interprétée par Sacco Andrea. "J'écoutais ce morceau si souvent qu'après quelque temps, se souvient Eugenio Bennato, le disque de vinyl usé émettait plus un vague bruissement qu'un son proprement dit. Mais à chaque nouvelle écoute, l'émotion de cette voix ne diminuait pas et la curiosité de découvrir ce qu'il y avait derrière cette magie augmentait". Il part donc dans l'arrière-pays napolitain et découvre là l'immense pouvoir de la tarentelle : "C'était pour moi comme un voyage aux sources de la musique merveilleuse… Une fois arrivé au pays, je trouvais des hommes qui, enveloppés dans de grandes capes noires au fond d'une cour de ferme, donnèrent le plus grand concert auquel il me fut jamais donné d'assister dans ma vie. Les voix des chanteurs s'alternaient dans une sorte de défi musical ; au centre, une guitare "battente", une guitare basse et un tambourin réalisaient la base musicale suivante, une onde sonore hypnotique, contenue et bouleversante". Sous l'impulsion d'Eugenio Bennato, le public italien tombe lui aussi sous la coupe du "Pouvoir de la Tarente". Influence de la techno ? Les jeunes transforment les concerts en une gigantesque horde dansante : "c'est en total contraste avec la période de la NCCP -confiait Eugenio dans une interview- où le public demeurait sujet passif, spectateur. Les acteurs du mouvement sont les jeunes des discothèques. C'est un phénomène nouveau, sans précédent".En 1998, il fonde la "Taranta Power", un mouvement artistique qui dépasse largement la musique, dont le but est de promouvoir la Tarentelle dans le monde et sous toutes ses formes. Dans le groupe actuel de la Taranta Power, on trouve de jeunes musiciens italiens, mais aussi une chanteuse tunisienne et une danseuse africaine, présences qui élargissent largement le champ a priori régionaliste du mouvement. Une première production discographique a remis sur le devant de la scène des chanteurs des temps jadis qui retrouvent ainsi une seconde jeunesse. Mais "Taranta Power" -aux buts nombreux et ambitieux- vise aussi à publier des documents authentiques sur les sources de cette musique, à créer des écoles de danses et de techniques instrumentales à travers le monde, à apporter un soutien aux jeunes musiciens perpétuant le style de l'Italie du Sud, à organiser de grands rassemblements autour de la Tarentelle et, enfin, à diffuser cette culture par le biais de stages organisés en marge des concerts. Pour Eugenio Bennato, la dynamique et son succès sont politiques : "choisir les pas de la Tarentelle est vécu aujourd'hui en Italie comme un geste de défi envers la culture américanisée et répétitive. Ce phénomène en pleine expansion permet à cette danse de s'affirmer définitivement comme un élément de la tradition vivant dans le présent et projeté dans le futur".
Magali Bergès
Réagir |